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TEUTONIQUES La Commanderie Saint-André de l'Ordre Teutonique à Liège

 

Commanderie Saint-André à Liège
Gravure de Romeyn de Hooghe, 1700

COMMANDERIE SAINT-ANDRÉ DE L'ORDRE TEUTONIQUE A LIÈGE


En annexe :  L'Ordre Teutonique, Histoire, Rôle et Expansion


Au pied de la rue Pierreuse, à l’intersection avec la rue du Palais, juste derrière le palais des princes-évêques (aujourd’hui palais de justice), se dresse un ensemble architectural en briques et calcaire organisé en U ou en L. 

Ce bâtiment, dominé par des terrasses plantées et une tour circulaire, est l’ancienne commanderie Saint-André de l’Ordre teutonique, aussi appelée commanderie du Grand-Pasteur ou hôtel des Joncs. Située en Basse-Pierreuse, elle occupe un emplacement stratégique au cœur de la ville de Liège, au pied des coteaux de la Citadelle.


L'ancienne commanderie Saint-André de l'Ordre Teutonique, en Basse-Pierreuse

L’Ordre teutonique
L’Ordre teutonique (Deutscher Ritterorden ou Haus der Ritter des Hospitals Sankt Marien der Deutschen zu Jerusalem) est fondé au XIIe siècle en Terre sainte par des croisés allemands. À l’origine à vocation hospitalière, il se transforme rapidement en communauté de moines-chevaliers prononçant les vœux monastiques. 

Ces « Frères de la milice du Christ » (Fratres miliciae Christi), reconnus notamment par la bulle du pape Innocent III en 1202, se répandent en Europe, surtout après la chute d'Acre, en 1291, l'un des derniers bastions chrétiens au Proche-Orient, ville reprise par le sultan d'Égypte al-Malik al-Ashraf, ce qui met fin définitivement à la présence des Européens en Terre sainte et clôt la période des croisades. 

Dans les territoires de l’actuelle Pologne et des pays baltes, leur présence est alors telle qu’ils constituent un véritable État jusqu’au XVIe siècle. 

Au sein du Saint-Empire romain germanique, l’Ordre s’organise en bailliages; le bailliage des Vieux-Joncs (Balivia de Juncis ou Balije Oude Biesen) est l’un des douze grands bailliages. Tricéphale, il regroupe la grande commanderie d’Alden Biesen (près de Bilzen), la commanderie des Nouveaux-Joncs à Maastricht et celle de Saint-André à Liège, qui supervise dix commanderies subalternes.




Liège et l'Ordre Teutonique : Une filiation historique

  • Une enclave indépendante : Pendant près de huit siècles (du Xe siècle jusqu'à la Révolution française), la ville de Liège et ses environs n'appartenaient pas aux anciens Pays-Bas bourguignons ou espagnols, voire à la France, mais formaient la Principauté de Liège, un État souverain ecclésiastique dirigé par un Prince-Évêque.
  • Au cœur du Saint-Empire : Cette principauté faisait partie intégrante du Saint-Empire romain germanique. Elle jouissait d'une large autonomie politique tout en étant rattachée sur le plan culturel, juridique et institutionnel au monde germanique.
  • La logique de l'implantation teutonique : C'est donc tout naturellement que les ordres religieux et militaires germaniques, comme l'Ordre Teutonique, y ont trouvé une terre d'accueil. L'Ordre y a établi des commanderies (notamment celle de Saint-André à Liège), profitant des liens étroits unissant la principauté au Saint-Empire pour prospérer, y posséder des terres et exercer une influence spirituelle et économique.

Histoire de la commanderie Saint-André


1. L’installation à Liège et les origines (XIIIe siècle)

  • Refuge et protection : Dès le XIIIe siècle, les chevaliers teutoniques s'installent à Liège sous la protection du prince-évêque Henri de Gueldre. En 1254, face aux troubles en Hesbaye, le grand commandeur Théodore de Guldenheuff et ses frères quittent temporairement la commanderie d’Alden Biesen pour trouver refuge dans la cité.

  • Privilèges et donations : Le prince-évêque leur confère des privilèges confirmés en 1259 (revenus, libertés, droits de bourgeoisie, permission de bâtir un couvent avec chapelle, et autorité temporelle et spirituelle sur les personnes qu’ils nomment). Ils reçoivent également d’importantes donations, notamment de Jacques de Celles et de Jean-Hustin de Thynes, qui leur cèdent des parts de l’hôtel de Celles ainsi que les droits patronaux sur les églises Saint-André et Saint-Gangulphe.

  • Premiers lieux d’implantation : Après un premier séjour à Beaurepart-en-Isle, les chevaliers s’installent dès 1259 à l’hôtel de Celles (rue de la Wache, au pied du pont d’Île), rebaptisé hôtel des Joncs.

2. L'établissement définitif en Basse-Pierreuse (XIVe siècle)

  • Création de la nouvelle commanderie : En 1300, l’hôtel de Celles est aliéné pour permettre l’établissement définitif de l’Ordre en Basse-Pierreuse. Dès 1298, le grand-pasteur Guillaume de Brusthem avait acquis deux maisons de la paroisse Saint-André «En Peroise» (ancienne graphie et appellation historique du quartier de Pierreuse).

  • Approbation officielle : Une charte du grand maître Gottfried von Hohenlohe approuve la création de cette nouvelle commanderie, destinée à servir de demeure au grand-pasteur et d’hôtel pour les chevaliers de passage.

  • Extension du domaine : Le bâtiment est agrandi et embelli, et la maison contiguë de la Corne de Cerf est acquise au XIVe siècle.

3. Rôle, administration et influence régionale

  • Le siège du Grand-Pasteur : La commanderie de Liège devient le siège du grand-pasteur (grand curé de l’Ordre), une fonction toujours occupée par un prêtre teutonique jusqu’à la réorganisation des paroisses en 1804.

  • Gestion et possessions : Elle administre les paroisses de Saint-André (l’une des plus importantes de la ville, comptant environ 2 250 fidèles au XVIIe siècle) et de Saint-Gangulphe, un hospice (Mostard dès 1336), un béguinage en Hors-Château, et gère des revenus rapportant annuellement mille florins à l’Ordre (À l'aube du XVe siècle, un seul florin d'or représentait une somme importante. Un ouvrier qualifié ou un maître artisan gagnait de quoi vivre plusieurs semaines, voire un mois, avec un tel montant). La commanderie est en outre liée à d’autres possessions régionales, comme la commanderie de Fouron-Saint-Pierre. 

  • Liaisons avec la Principauté : Des princes-évêques de Liège, tels Louis-Antoine de Palatinat-Neubourg (grand maître de l’Ordre de 1684 à 1694), illustrent les liens étroits unissant l’Ordre et la principauté, elle-même partie intégrante du Saint-Empire.

4. Aménagements paysagers et architecturaux (XVe – XVIIIe siècles)

  • Ancrage urbain et vignobles : Au XVe siècle, la commanderie s’ancre face au palais, entre divers hôtels. Dès cette époque, de longs vignobles s’étagent au-dessus de la propriété jusqu’à la rue du Péry, un ensemble intégré par le grand-pasteur en 1392.



  • La tour des Vieux-Joncs : Antérieure à 1423 et de plan circulaire, la tour des Vieux-Joncs (son nom est une référence à l'archicommanderie d'Alden Biesen, ou "Vieux Joncs") prolonge la muraille arrière. Haute et robuste en moellons de grès houiller, elle abrite un escalier à vis et se termine par un pavillon en encorbellement. Elle sert de cabinet au grand-pasteur puis au curé de Saint-André. Les terrasses attenantes, soutenues par des murs en moellons ou briques et d’abord plantées de vignes, sont progressivement transformées en jardins agrémentés de pavillons à partir du XVIIe siècle.


La tour des Vieux-Joncs

  • Le conflit avec les pères Minimes : En 1624, les pères Minimes s’installent au-dessus de la propriété. Un long conflit de voisinage (portant sur une muraille, des accès, une gloriette et une citerne) ne se résout définitivement qu'en 1707.

  • Reconstruction et architecture : Le bâtiment principal est reconstruit entre 1634 et 1657, acquérant son aspect actuel vers le milieu du XVIIIe siècle (avec une façade datée de 1759). Il se compose d’une cour et de trois ailes en U :

    • Les ailes principales présentent de grandes baies rectangulaires et des portes à encadrement mouluré.

    • Le mur-pignon de l’aile droite se distingue par sa maçonnerie de calcaire au rez-de-chaussée et ses corbeaux supportant un étage en encorbellement.

    • L’aile gauche, plus basse, est transformée à la fin du XVIIIe siècle. À l’arrière subsiste une baie du XVIe siècle à linteau en accolade.

  • L’église Saint-André : Également liée aux teutoniques qui en détenaient le patronage depuis le XIIIe siècle (enrichie dès 1250 par une donation de Beatrix de Vottem), l’église est entièrement rebâtie en 1772.


L'église Saint-André, à la place du Marché

5. Fin de l’ère teutonique et période contemporaine (Révolution française et après)

  • La chute sous la Révolution : La Révolution française met un terme brutal à la présence de l’Ordre. En 1795, quand les Français annexent la principauté, le dernier titulaire, Robert Laurent de Lintermans, s’enfuit en Westphalie avec une partie des archives. La principauté de Liège cesse alors d'exister et son territoire est divisé, principalement entre les départements de l'Ourthe (chef-lieu : Liège) et de la Meuse-Inférieure.

  • Saisie et aliénation : Saisie comme bien national (parfois désignée sous le nom de « maison de l’émigré maltais »), la commanderie est vendue aux enchères en 1797.

  • Reconversion : Elle passe entre les mains de particuliers (dont le peintre Joseph Dreppe), sert de logements, puis accueille par la suite des services judiciaires.

Situation actuelle
Classé le 17 juin 1971, le bâtiment a abrité une annexe du tribunal de police et certains services de la justice jusqu’en 2013. Situé au coin de la rue Pierreuse et de la rue du Palais, il présente des façades du début du XVIIIe siècle (linteaux « en tas de charge »). 

L’ensemble intègre les jardins en terrasse (liés aux terrasses des Minimes et aux coteaux de la Citadelle) et la tour des Vieux-Joncs, accessible depuis le circuit touristique. L’accès à l’intérieur reste limité, le site étant un patrimoine protégé non régulièrement ouvert au public. 

La tour des Vieux-Joncs, point de repère pour les promeneurs des coteaux, demeure le vestige le plus visible de cette implantation teutonique qui a marqué Liège pendant plus de cinq siècles.



ANNEXE...

L’Ordre Teutonique

Histoire, Rôle et Expansion



1. Origines et fondation de l'Ordre

  • Création en Terre sainte : L’Ordre teutonique (officiellement Deutscher Ritterorden ou Haus der Ritter des Hospitals Sankt Marien der Deutschen zu Jerusalem) est fondé au XIIe siècle en Terre sainte par des croisés allemands.

  • Évolution de la vocation : D'abord doté d'une vocation essentiellement hospitalière pour soigner les pèlerins malades, l'Ordre se transforme rapidement en une communauté de moines-chevaliers prononçant des vœux monastiques.

  • Reconnaissance pontificale : Connus sous le nom de « Frères de la milice du Christ » (Fratres miliciae Christi), ils obtiennent la reconnaissance officielle du pape Innocent III par une bulle en 1202, ce qui accélère leur expansion à travers l'Europe.

2. Comparaison des grands ordres militaires en Belgique (Teutoniques, Templiers, Hospitaliers)

Bien que présents simultanément dans nos régions, ces trois grands ordres religieux et militaires issus des croisades avaient des profils et des implantations distincts :

  • Les Hospitaliers (Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, puis de Malte) :

    • Rôle et spécificité : Fidèles à leur mission originelle, ils ont conservé une orientation très forte vers l’assistance aux malades, aux pèlerins et l’action caritative, tout en disposant de forces militaires.

    • En Belgique : Ils possédaient de nombreuses commanderies (comme celle de Vaillamps ou de Piéton) servant principalement de centres de gestion foncière pour financer leurs hôpitaux et leurs actions en Méditerranée. Toutes les possessions des Templiers en Belgique leur furent attribuées lors de la dissolution de cet ordre en 1312.

  • Les Templiers (Ordre du Temple) :

    • Rôle et spécificité : Ordre éminemment militaire, financier et aristocratique, fondé pour la protection directe des pèlerins sur les routes de Terre sainte. Ils se sont distingués par la mise en place d'un réseau bancaire international très puissant.

    • En Belgique : Présents à travers divers bailliages et commanderies (comme à Schaffen ou Louvain, à Bruges, et surtout Slijpe, etc), leur autonomie financière et leur puissance leur valurent une fin tragique au début du XIVe siècle lors de la suppression de l'Ordre par le roi de France et le pape.

  • Les Teutoniques :

    • Rôle et spécificité : Principalement issus du monde germanique, ils se distinguent par une double trajectoire : une forte implantation administrative et spirituelle en Occident (via leurs bailliages) et la construction d'un véritable État monastique souverain en Europe orientale (Prusse et pays baltes).


Teutonique, Hospitalier, Templier

3. Les croisades baltes et la fondation d'un État monastique

  • Expansion vers l'Est : Au XIIIe siècle, après son départ définitif de la Terre sainte reconquise par les musulmans, l'Ordre Teutonique réoriente une grande partie de son action militaire vers les marges orientales de l'Europe, répondant à l'appel de princes chrétiens pour soumettre et évangéliser les peuples païens de la Baltique.

  • Les croisades baltes : Ces campagnes violentes et systématiques permettent aux chevaliers teutoniques de s'emparer de vastes territoires.

  • L'État teutonique : Dans les régions correspondant à l'actuelle Pologne, à la Prusse et aux pays baltes, leur emprise devient telle qu'ils constituent un État théocratique puissant et autonome jusqu'au XVIe siècle, bien loin des simples domaines fonciers qu'ils administraient à l'Ouest.

  • Le tournant de Tannenberg (1410) : La puissance militaire de l’Ordre subit un coup d'arrêt majeur lors de la bataille de Tannenberg (ou bataille de Grunwald) le 15 juillet 1410. Une coalition menée par le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie inflige une défaite écrasante aux chevaliers teutoniques, brisant leur expansion territoriale et amorçant le déclin progressif de leur État monastique oriental.

4. L'organisation dans le Saint-Empire : Le Bailliage des Vieux-Joncs

  • Structure des bailliages : Au sein du Saint-Empire romain germanique principalement, mais aussi en France et dans divers pays européens, l’Ordre s'organise administrativement en bailliages.

  • Le rôle des Vieux-Joncs : En Belgique, le bailliage des Vieux-Joncs (Balivia de Juncis ou Balije Oude Biesen) est l'un des douze grands bailliages de l'Ordre.

  • Une structure tricéphale : Ce bailliage s'articule autour de trois pôles majeurs :

    1. La grande commanderie d’Alden Biesen (située près de Bilzen, centre névralgique régional).

    2. La commanderie des Nouveaux-Joncs à Maastricht.

    3. La commanderie de Saint-André à Liège, qui exerce une tutelle directe sur dix commanderies subalternes, assurant un relais politique, spirituel et économique crucial au cœur de la principauté de Liège.


Le siège actuel de l'Ordre Teutonique - qui a pu subsister malgré vicissitudes et aléas historiques - se trouve à Vienne, en Autriche.





(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents et Charles Saint-André)



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