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| "Vive querelle touchant la langue à l’Académie Françoise au 17e siècle" |
SEPTANTE OU SOIXANTE-DIX ?
NONANTE OU QUATRE-VINGT-DIX ?
La formation du système numéral français
Le français est l'une des rares grandes langues européennes à ne pas compter uniquement par dizaines. Entre 60 et 100, il bascule dans une arithmétique parlée : « quatre-vingt-dix-sept » est littéralement 4×20+10+7. Mais ce phénomène n'est pas uniforme : selon qu'on se trouve à Paris, Bruxelles, Lausanne ou Kinshasa, on compte différemment. Voici comment cette bizarrerie s'est formée, et comment elle se répartit aujourd'hui dans l'espace francophone.
Deux systèmes de numération qui coexistent
Le système décimal (ou dénaire) s’appuie sur la base 10, héritée du latin. Les nombres se forment par dizaines : trente (3 × 10), quarante, cinquante, soixante, septante (7 × 10), huitante/octante (8 × 10), nonante (9 × 10). C’est le système le plus répandu dans les langues romanes (latin : decem, viginti, triginta, quadraginta, quinquaginta, sexaginta, septuaginta, octoginta, nonaginta).
Le système vigésimal (ou vicésimal) compte par paquets de vingt. On trouve ainsi quatre-vingts (4 × 20 = 80) et quatre-vingt-dix (4 × 20 + 10 = 90). Soixante-dix est une forme hybride (60 + 10).
Les origines, en France, du système vigésimal
La forme vicésimale (ou vigésimale) la plus ancienne attestée remonte au Moyen Âge, où l'on trouvait des expressions comme « vingt et dix » (30), « deux vingt » (40), « trois vingt » (60), etc. Une citation des Lois de Guillaume le Conquérant au XIe siècle, mentionnant « VII vinz liverez et IIII » (7×20+4=144 livres), a pu faire penser à une origine normande (mais le vieux norrois, langue originelle des vikings installés en Normandie, utilisait un système décimal, ce qui invaliderait l'hypothèse de l'origine normande).
Pour ce qui est de ce système vigésimal donc, les linguistes ont longtemps penché pour un héritage gaulois, une langue celtique.
L'hypothèse gauloise
L'hypothèse gauloise, souvent sollicitée autrefois, reste toutefois débattue : nous ne disposons pas de tablettes gauloises détaillant une suite complète de nombres par multiples de 20 (du type 2 x 20, 3 x 20 comme on le trouve clairement en breton ou en gallois moderne).
En l'absence de preuves concrètes pour la filiation gauloise, des chercheurs ont pensé, un peu rapidement, que le gaulois, langue celtique, devait partager le système vigésimal avec d'autres langues celtiques. Mais la comparaison s'est faite avec des langues celtiques contemporaines (gaélique, britonnique) : ces langues celtiques contemporaines comportent bien des aperçus vigésimaux, mais qui, comme pour le français, ne semblent pas remonter au-delà du XIe siècle. Le gaélique, par exemple, (vieil irlandais, écossais, manique) était "décimal" avant l'inclusion d'éléments vigésimaux
Dans le même ordre d'idée, on a pu imaginer que le basque - au contact de locuteurs celtes - a pu "contaminer" les langues celtiques, étant, lui, complètement vigésimal... Il est vigésimal de nos jours, certes, mais l'était-il en ces époques reculées ? Rien ne permet de l'affirmer.
Et donc, l'hypothèse gauloise, autrefois très sollicitée (notamment au 19e siècle) reste très fragile, voire illusoire.
Une origine inconnue ?
Bref, aucune preuve écrite antérieure au XIe siècle (gauloise ou autre) d’un système vigésimal complet n’est connue pour le territoire français.
Les deux systèmes de numération, décimal et vigésimal, coexistent donc en France depuis au moins le XIe siècle. L'influence du latin est claire pour ce qui est du système décimal, mais l'origine du système vigésimal reste presque intraçable pour ce qui concerne son introduction dans la langue française.
Le vigésimal de l'Europe de l'Ouest apparaît dans les sources entre le XIe et le XIIIe siècle environ, dans une aire qui couvre le nord de la France, les îles Britanniques celtiques et le Danemark. Son origine serait donc tardive, phénomène médiéval ou tout au moins post-antique.
Mais quel "phénomène" a, possiblement, permis l'introduction de cette forme, dans la langue française bien sûr, mais aussi dans les langues celtiques médiévales et dans le danois (rappelons que le danois provient du vieux norrois, qui est, lui, décimal; les autres langues scandinaves actuelles, également héritières du vieux norrois, sont restées strictement "décimales") ?
Quel lien unit, au Moyen Age, le nord de la France, les îles Britanniques celtiques et le Danemark, lien qui justifierait cette "connivence" linguistique ?
Il pourrait s'agir d'une forme courante de comptage, chez les éleveurs, chez les commerçants, forme attestée d'ailleurs, où le 20 est une unité de compte (comme la douzaine) plutôt qu'un vrai système de numération, mais qui finit par s'infiltrer dans le langage courant (Une raison pratique : 20 se divise bien (par 2, 4, 5, 10), ce qui aide pour partager un troupeau ou une récolte, même si 12 et 60 se divisent encore mieux).
Mais cette forme de comptage n'est pas née au Moyen Age. Pourquoi alors se serait-elle spécialement imposée aux temps médiévaux, et d'une manière assez restreinte au plan géographique ? Par ailleurs, le lien reste à démontrer. La plupart des langues qui ont des unités de 20, de 12 ou de 60 en commerce gardent un système décimal pour les nombres, comme le suédois avec tjog. L'usage commercial ne suffit donc pas à expliquer pourquoi quelques langues seulement ont fini par compter autrement.
C'est encore toujours, il faut l'avouer, un mystère.
Pourquoi la forme compliquée s'est imposée en France
La trace la plus célèbre de cet héritage vigésimal en français est institutionnelle : l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé à Paris en 1260, qui accueillait à l'origine trois cents lits pour trois cents vétérans aveugles (15×20 = 300).
À la fin du Moyen Âge, le système décimal, plus simple, reprend le dessus pour la plupart des dizaines : trente, quarante, cinquante, soixante deviennent la norme, sauf pour la tranche 70-99 et pour soixante-dix, qui garde une forme hybride. Autrement dit, le français « standard » de France utilise en réalité trois logiques superposées : vicésimal de 1 à 20, décimal de 20 à 60, puis de nouveau vicésimal de 60 à 100.
Contrairement à une légende répandue, ce n'est pas la Révolution française qui a créé « quatre-vingts » : le Trésor de la langue française situe la première occurrence de « soixante-dix » vers 1165, celle de « quatre-vingt » vers 1170, et celle de « quatre-vingt-dix » vers 1208 — bien avant 1789. En réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : à la fin du XVIIIe siècle, des réformateurs comme Condorcet ont tenté de simplifier le système en relançant les formes décimales. Condorcet écrivait ainsi vouloir substituer « septante, octante, nonante » aux formes en usage, jugeant que « pour conserver octante, on aurait pu dire huitante ; mais on a les mots octogénaire […] et octave en musique ». La tentative a échoué à s'imposer dans l'usage parisien.
L'adoption de "quatre-vingts", "soixante-dix" et "quatre-vingt-dix" a été encouragée par des grammairiens et l'Académie française au XVIIe siècle, notamment sous l'influence des grammairiens Vaugelas et Ménage. Ces formes se sont progressivement imposées dans l'administration royale, la littérature, puis dans l'ensemble de la France. Bien que les raisons exactes de cette préférence ne soient pas toujours claires, certains suggèrent un besoin de conserver une marque de "calcul mental" adaptée aux grands nombres (70=60+10, 80=4x20, 90=80+10).
En France, une longue coexistence, du Moyen Âge au 19e siècle
Historiquement, la coexistence en France des deux systèmes était bien plus large qu'aujourd'hui : il y a un siècle encore, septante et nonante étaient bien vivants dans les départements français bordant l'Alsace, la Suisse, l'Italie et l'Espagne, et le système septante-octante-nonante était couramment utilisé dans le département du Nord avant la fin du XIXe siècle. Même Molière (1) et Voltaire (2) employaient occasionnellement « septante » et « nonante » dans leurs écrits. C'est le rayonnement de la norme parisienne, relayée par l'école et par l'Académie française (fondée en 1635), qui a fini par écraser ces variantes sur le territoire de France métropolitaine — Paris étant devenu le centre politique, culturel et économique dont la version du français s'est imposée comme la norme.
(1) Molière, Le Bourgeois gentilhomme (Acte III, scène 4) : « Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous huit deniers à votre marchand. »
(2) Dans une lettre adressée à son voisin et correspondant (évoquant le maréchal de Villars et son âge), Voltaire écrit : « [...] observez qu'il n'a que soixante ans, et que j'en ai bientôt septante, quoi qu'on dise. »
Panorama régional : qui dit quoi aujourd'hui
France métropolitaine
Le système vigésimal partiel — soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix — y est employé de façon quasi exclusive. Les formes décimales (septante, huitante, nonante) y sont perçues comme des « belgicismes » ou des « helvétismes », voire comme un archaïsme littéraire : « septante » ne survit guère en France que pour désigner les soixante-dix traducteurs de la... Bible des Septante, ou comme effet de style volontaire chez certains auteurs comme Charles Péguy.
Belgique
La Belgique francophone pratique un système hybride assez caractéristique : elle utilise deux des trois formes décimales — septante et nonante — mais conserve quatre-vingts pour 80. Les cartes d'enquêtes dialectologiques montrent des taux d'emploi de « septante » et « nonante » avoisinant les 100 % en Belgique, où ces formes sont d'ailleurs employées dans les contextes les plus formels et officiels, sans aucune connotation familière. « Huitante » ou « octante », en revanche, n'y sont pas en usage.
Suisse romande
La Suisse est la seule région où l'on peut entendre les trois formes décimales réunies, mais leur répartition est très fine, canton par canton :
- Septante et nonante sont utilisées de manière quasi universelle dans toute la Suisse romande ;
- Huitante, en revanche, est beaucoup plus localisée : les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg l'utilisent, tandis que dans le Jura bernois et les autres cantons romands, « quatre-vingts » reste plus employé — même si « huitante » y est aisément compris. De façon plus détaillée, Genève, Berne, Neuchâtel et le Jura utilisent « quatre-vingts », alors que Vaud, Fribourg et le Valais utilisent « huitante ».
- Octante, la forme purement latine attendue (de octoginta), a quasiment disparu de l'usage suisse : elle semble avoir « pratiquement coulé corps et biens », supplantée par « huitante ».
Une anecdote linguistique illustre bien cette persistance : en Suisse, la différence entre écoles publiques et catholiques a longtemps recoupé le clivage entre les deux systèmes — « ceux de la laïque comptaient soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ; ceux de l'école libre comptaient septante, octante, nonante », souvenir d'une époque où « octante » avait encore cours.
Afrique francophone "ex belge"
Le système décimal belge a essaimé dans les anciennes colonies : septante et nonante s'emploient parfois en République démocratique du Congo, au Rwanda et au Burundi, héritage direct de la colonisation belge et de l'enseignement qui y a été dispensé.
Afrique francophone "ex française"
Les anciennes colonies françaises d'Afrique utilisent en général les formes françaises de France : soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix.
Canada : Québec et Acadie
Le Québec suit globalement l'usage métropolitain français (soixante-dix, quatre-vingts, quatre-vingt-dix). L'Acadie présente en revanche une survivance remarquable : la communauté francophone du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse utilise encore aujourd'hui le terme « octante », forme quasiment éteinte partout ailleurs dans la francophonie, y compris en Suisse où elle a été supplantée par « huitante ».
Jersey et les îles anglo-normandes
Septante, huitante et nonante sont également en usage à Jersey, dans la tradition du français normand insulaire.
Mais pourquoi soixante-dix et pas trois-vingt-dix ?
C'est en fait le point le plus étrange du système, plus étrange encore que « quatre-vingts ».
Car « soixante-dix » n'est justement pas une forme vigésimale pure — c'est une bizarrerie hybride, un accident historique.
Ce à quoi on s'attendrait dans un système vigésimal cohérent
Le vieux français médiéval, lui, était logique : il disait trois-vingts pour 60, et donc trois-vingts-dix pour 70 — exactement sur le même modèle que quatre-vingts (80) et quatre-vingt-dix (90). Le système était homogène : à chaque tranche de vingt, on multipliait, et on ajoutait dix pour la dizaine suivante.
Ce qui s'est passé
Entre le Moyen Âge et le XVIIe siècle, le système décimal latin a regagné du terrain pour toute la série 30-60 : trente, quarante, cinquante, soixante (du latin triginta, quadraginta, quinquaginta, sexaginta) ont remplacé les anciennes formes vigésimales vingt-et-dix, deux-vingts, deux-vingts-et-dix, trois-vingts.
Le problème, c'est que cette reconquête décimale s'est arrêtée pile à 60. Personne n'a adopté septante dans l'usage populaire parisien (même si le mot existait et était compris par les lettrés (Palsgrave note dès 1530 que « le peuple » ne l'utilise jamais). Résultat : au lieu de continuer sur la lancée décimale (septante) ou de garder l'ancienne forme vigésimale (trois-vingts-dix), le français a recombiné les deux morceaux : le nouveau mot décimal soixante + le suffixe additif dix, emprunté par analogie à quatre-vingt-dix.
Une forme "de compromis" attestée dès le XVIIe siècle
Vaugelas, en 1649, fige déjà cette norme dans ses Remarques sur la langue françoise (sic) : « Hors de là [le contexte biblique], il faut toujours dire soixante-dix, tout de même que l'on dit quatre-vingts et non pas octante, et quatre-vingt-dix et non pas nonante. » Les linguistes classent d'ailleurs aujourd'hui soixante-dix comme une forme créée par analogie avec quatre-vingt-dix — elle n'est ni pleinement décimale (elle n'a pas la structure de septante), ni pleinement vigésimale (elle ne multiplie pas par 20 comme le faisait trois-vingts-dix).
Donc pour répondre directement à la question : on ajoute « dix » à « soixante » parce que la logique vigésimale d'origine (trois-vingts-dix = 3×20+10) s'est effacée devant le mot décimal soixante, mais le réflexe additif du système vigésimal, lui, a survécu — et s'est greffé sur le nouveau mot. C'est un fossile hybride, ni chair ni poisson, qui témoigne de la collision entre les deux systèmes en pleine transition.
En conclusion
Le système numéral français résulte d'une sédimentation historique complexe où s'entrechoquent la base décimale latine et des vestiges vigésimaux médiévaux d'origine incertaine. Alors que les formes hybrides et multiples-de-vingt se sont institutionnalisées en France sous l'impulsion de la norme parisienne et des grammairiens, d'autres régions de la francophonie comme la Belgique et la Suisse ont préservé des logiques plus strictement décimales (septante, nonante, huitante). Cette dualité témoigne de la plasticité des langues vivantes, façonnées au fil des siècles par des compromis populaires, des choix administratifs et des dynamiques géographiques régionales.
(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents et l'importante contribution de Charles Saint-André)
