![]() |
| L'attentat de Sipido contre le Prince de Galles à la Gare du Nord |
L'ATTENTAT DE LA GARE DU NORD A BRUXELLES
Quand la Guerre des Boers a failli tuer le futur Roi d’Angleterre...
Le 4 avril 1900, l'Histoire a failli basculer sur un quai de gare bruxellois. Dans un climat de tension internationale exacerbée par le conflit sud-africain, un adolescent de 15 ans, Jean-Baptiste Sipido, a tenté d'abattre le Prince de Galles, héritier du trône britannique. Retour sur un geste désespéré, un procès scandaleux et une crise diplomatique majeure.
Le Contexte : Une Belgique pro-Boer
Pour comprendre le geste de Sipido, il faut d'abord se plonger dans l'atmosphère de l'année 1900. L'Europe a les yeux rivés sur l'Afrique du Sud, où se joue la Seconde Guerre des Boers (1899-1902). L'Empire britannique, superpuissance de l'époque, tente d'écraser les républiques indépendantes (République du Transvaal et État libre d'Orange) fondées en Afrique du Sud par les Boers, ces colons d'origine néerlandaise. Les territoires occupés par les Boers regorgent d'or et de diamants, ce qui suscite l'intérêt et l'avidité des Britanniques...
![]() |
| Un commando Boer en 1900 |
En Belgique, l'opinion publique est généralement anti-britannique. Par solidarité linguistique et culturelle avec les Boers (qui parlent une langue proche du néerlandais), mais aussi par rejet de l'impérialisme anglais, le peuple belge a choisi son camp.
Cette ferveur laisse des traces tangibles dans la géographie urbaine belge. À Auderghem, la cartoucherie d'Uldarique Marga (à hauteur de l'actuel Jardin Jean Massart) tourne à plein régime pour fournir clandestinement d'importantes quantités de munitions aux commandos sud-africains. Le quartier où était située cette cartoucherie deviendra l'actuel quartier du Transvaal.
L'urbanisme de l'époque rend hommage à cette résistance :
À Anderlecht, on trace en 1901 une "rue du Transvaal" (toujours existante).
À Etterbeek, c'est la "rue des Boers".
Le phénomène est national : on trouve des quartiers ou des rues du Transvaal à Theux, Verviers, Binche, Quiévrain, Namur, Clabecq, Hamme et Couillet (Charleroi).
En Flandre, les "Transvaalstraat" fleurissent à Lierre, Kontich et Berchem (Anvers).
À Anvers (Antwerpen) : C'est là que les hommages sont les plus visibles, notamment à Borgerhout, avec la Krugerplein (Place Kruger) et la Krugerstraat. Le quartier est d'ailleurs souvent surnommé "le quartier Boer" car les rues adjacentes portent les noms de généraux boers (De Wet, Botha, Cronjé). Il y a également une Paul Krugerstraat dans le district de Hoboken.
C’est dans ce climat de haine envers la "Perfide Albion" que grandit Jean-Baptiste Sipido.
L'Attentat : Deux coups de feu dans la fumée
Jean-Baptiste Sipido est un jeune apprenti ferblantier de 15 ans et demi, vivant à Molenbeek. Il fréquente les cercles anarchistes et socialistes radicaux, se nourrissant de la propagande dénonçant les "camps de concentration" britanniques en Afrique du Sud. Il décide de passer à l'acte, non pas seul, mais soutenu par quelques complices qui l'aident à acquérir un revolver bon marché.
![]() |
| Jean-Baptiste Sipido |
(Pendant la Seconde Guerre des Boers (1899-1902), l'armée britannique a créé des camps de concentration en Afrique du Sud pour enfermer les civils boers (principalement des femmes, des enfants, et des vieillards) et les populations noires. Plus de 27 000 Boers et des milliers de Noirs sont morts, principalement de maladies, de faim et de conditions insalubres, dans ces 49 camps).
Le 4 avril 1900, le Prince de Galles (le futur Édouard VII) et son épouse la princesse Alexandra sont de passage à Bruxelles. Ils se rendent au Danemark pour célébrer un anniversaire dans la famille royale danoise et leur train fait une halte à la Gare du Nord.
![]() |
| Le Prince de Galles (futur Eouard VII) et son épouse Alexandra de Danemark |
Alors que le convoi royal s'ébranle pour quitter la gare, Sipido surgit de la foule. Avec une agilité surprenante, il saute sur le marchepied du wagon royal. Il se retrouve face à la fenêtre ouverte où sont assis le Prince et la Princesse. Il braque son arme et tire à deux reprises à bout portant.
Miraculeusement, les balles manquent leur cible. L'une se loge dans la boiserie du wagon, l'autre passe entre le Prince et la Princesse. Le futur Édouard VII, avec le flegme qui le caractérise, s'assure que son épouse est indemne avant de regarder son agresseur être maîtrisé par le chef de gare et les forces de l'ordre.
L'Interrogatoire : "J'ai voulu tuer le tyran"
Immédiatement arrêté, l'adolescent ne montre aucun remords. Lors de son interrogatoire, il justifie son acte avec une rhétorique politique surprenante pour son âge. Il déclare avoir voulu venger les Boers.
"J'ai bien visé, mais le coup est parti trop haut," dira-t-il, ajoutant qu'il accusait le Prince de Galles d'être moralement responsable de "milliers de morts" et des atrocités commises durant la guerre en Afrique du Sud. Pour lui, abattre l'héritier de la couronne britannique était un acte de justice pour l'humanité.
Le Procès et le "Scandale" Judiciaire
Le procès s'ouvre rapidement devant la Cour d'assises du Brabant. Tout le monde s'attend à une condamnation exemplaire pour l'exemple. Cependant, la défense joue habilement sur deux tableaux : le climat politique favorable aux Boers (qui rend Sipido presque sympathique aux yeux de certains jurés) et, surtout, son jeune âge.
Le verdict tombe le 5 juillet 1900 et stupéfie le monde : Sipido est reconnu coupable des faits, mais le jury estime qu'il a agi "sans discernement" (une notion juridique de l'époque liée à la minorité pénale).
Conséquence : Sipido est acquitté. La Cour ordonne simplement qu'il soit mis "à la disposition du gouvernement" jusqu'à sa majorité, ce qui, dans les faits, se traduit par une remise en liberté quasi immédiate sous la garde de son père, avec une simple injonction de bonne conduite.
La Crise Diplomatique
La réaction de Londres est volcanique. La Reine Victoria, mère du Prince visé, est furieuse. La presse britannique se déchaîne contre la Belgique, qualifiant le verdict de "farce grotesque" et la Belgique de "nid d'anarchistes". Le Times parle d'un affront à la Couronne. Les relations diplomatiques entre Bruxelles et Londres se gèlent. Le gouvernement belge, embarrassé, promet de revoir sa législation sur l'extradition et la protection des chefs d'État étrangers, mais le mal est fait.
La Fuite et la Vie d'après
Craignant un retour de bâton judiciaire ou une pression britannique trop forte, Sipido ne s'attarde pas en Belgique. Profitant de sa liberté, il passe la frontière et se réfugie en France, à Paris, où il est accueilli par des sympathisants anarchistes.
Il faudra attendre quelques années pour que l'affaire se tasse. En 1904, Sipido revient en Belgique pour effectuer son service militaire, marquant ainsi sa réintégration dans la société "normale".
L'ancien "terroriste" adolescent va ensuite connaître une trajectoire sociale ascendante et structurée, loin du chaos anarchiste de sa jeunesse. Il est engagé par la Maison du Peuple de Bruxelles, le cœur battant du socialisme belge. Il ne sera pas un simple employé : il grimpera les échelons pour devenir directeur commercial d'une coopérative et membre du conseil de gestion. Il deviendra une figure respectée du mouvement syndical belge, secrétaire du Syndicat national des employés.
Celui qui avait voulu changer le monde par le revolver finira sa vie en le changeant par le militantisme syndical et la gestion coopérative. Jean-Baptiste Sipido meurt paisiblement en 1959, à l'âge de 75 ans, emportant avec lui le souvenir du jour où il a fait trembler l'Empire britannique.
☆
☆ ☆
LES BOERS ET L'OPINION PUBLIQUE EN BELGIQUE ET EN FRANCE
L'analyse de l'opinion publique en Belgique et en France concernant la guerre des Boers (principalement la Seconde Guerre des Boers, 1899-1902, car la première en 1880-1881 a eu un écho beaucoup plus limité) révèle un phénomène rare d'unité émotionnelle et politique.
Vers 1900, une véritable « fièvre boerophile » s'empare de ces deux pays. Ce conflit, opposant l'Empire britannique aux deux républiques indépendantes d'Afrique du Sud (la République du Transvaal et l'État libre d'Orange), devient un exutoire pour l'anglophobie latente en Europe et un symbole de la résistance du « petit » contre le « géant ».
I. Le Contexte Général : Pourquoi une telle passion ?
Pour comprendre l'opinion publique de 1900, il faut saisir trois éléments clés :
L'image du « David contre Goliath » : Le public voit des fermiers (Boers) pieux et rustiques résister à la première puissance industrielle et militaire du monde.
L'Anglophobie : À cette époque, la Grande-Bretagne est perçue comme arrogante, impérialiste et prédatrice (« la perfide Albion »).
L'essor de la presse de masse : C’est l’une des premières guerres médiatisées par la photographie, la caricature et le télégraphe, permettant une réaction quasi instantanée des foules.
II. L'Opinion Publique en France : La revanche par procuration
En France, la guerre des Boers survient à un moment psychologique critique.
(On notera, à l'attention des lecteurs de l'Hexagone, que le terme "Boer" se prononce "Bour")
1. L'Ombre de Fachoda (1898)
À peine un an avant le début de la guerre des Boers, la France a subi une humiliation diplomatique majeure face aux Britanniques à Fachoda (Soudan). L'opinion publique française est encore blessée. Soutenir les Boers devient une manière de prendre une revanche symbolique sur l'Angleterre sans risquer une guerre directe.
2. L'Union des contraires politiques
Fait rare, la cause des Boers unit la Droite et la Gauche :
La Droite nationaliste et catholique voit dans les Boers un peuple conservateur, rural, religieux et d'origine européenne, défendant sa terre contre le capitalisme cosmopolite britannique. De plus, de nombreux Boers ont des noms français (descendants des Huguenots comme Joubert, Cronjé, De Villiers), ce qui facilite l'identification.
La Gauche (socialistes, radicaux) dénonce, par la voix de figures comme Jean Jaurès, l'impérialisme capitaliste britannique, motivé par l'or et le diamant (« la guerre de la Bourse »).
3. L'engagement concret
L'enthousiasme dépasse les mots. Le Colonel de Villebois-Mareuil, un officier français, part combattre aux côtés des Boers et devient un héros national après sa mort au combat en 1900. La presse satirique (L'Assiette au Beurre, Le Rire) publie des caricatures d'une violence inouïe contre la Reine Victoria et l'armée britannique, dépeintes comme des bourreaux sanguinaires.
![]() |
| Dans L'Assiette au Beurre du 28 septembre 1901 |
En Belgique, la ferveur est tout aussi intense, mais elle possède une dimension identitaire et linguistique supplémentaire, particulièrement en Flandre.
1. La « Stamverwantschap » (Parenté de souche)
Pour les Flamands, les Boers sont des « frères de race » parlant une langue dérivée du néerlandais. La lutte des Boers pour préserver leur langue et leur indépendance face à l'anglais résonne fortement avec le Mouvement flamand qui lutte alors pour la reconnaissance du néerlandais en Belgique.
Des chansons, des poèmes et des meetings de soutien sont organisés dans toutes les villes flamandes. On perçoit la guerre comme une attaque du monde anglo-saxon contre le monde germanique/néerlandais.
![]() |
| Partition musicale de "La Marche des Boers" éditée à Bruxelles |
![]() |
| Plaquette consacrée au président boer Paul Kruger, publiée à Bruxelles |
2. Bruxelles, plaque tournante de la résistance
Bruxelles devient le centre névralgique de la propagande boer en Europe. Le représentant des Boers, le Dr Leyds, y installe son quartier général. La Belgique francophone (Wallonie et Bruxelles) soutient également massivement la cause, par solidarité anti-impérialiste, et par sympathie pour ce « petit peuple » neutre agressé, rappelant la position fragile de la Belgique elle-même.
Le quartier général du Dr Willem Johannes Leyds à Bruxelles, qui servait de légation officielle à la République sud-africaine (Transvaal) et de centre pour la propagande, était situé au 8, rue de Livourne à Ixelles (Bruxelles). C'est depuis cette adresse que Leyds coordonnait les efforts diplomatiques en Europe, gérait la presse et organisait le soutien aux républiques boers.
| A la mémoire du général Lucas Meyer, héros du Transvaal |
3. L'Incident Sipido
L'enthousiasme guerrier est tel qu'en avril 1900, un jeune anarchiste belge de 15 ans, Jean-Baptiste Sipido, tente d'assassiner le Prince de Galles (futur Édouard VII) dans une gare bruxelloise en criant « Vive les Boers ! ». L'acquittement du jeune homme par un jury belge causera une crise diplomatique majeure avec Londres.
![]() |
| Arrestation de Sipido |
IV. Le tournant médiatique et humanitaire : Les camps de concentration
Vers 1901-1902, l'opinion publique franco-belge (et européenne) bascule de l'enthousiasme guerrier à l'horreur pure. La révélation de la politique britannique de la « terre brûlée » et, surtout, de l'internement des femmes et enfants boers dans des camps de concentration (où près de 27 000 civils mourront) choque profondément.
![]() |
| Lizzie van Zyl, internée et morte à l'âge de 7 ans au camp de Bloemfontein, en 1901 |
La presse française et belge diffuse des images de ces enfants squelettiques. Cela cimente l'image de la Grande-Bretagne comme une puissance barbare, foulant aux pieds les lois de la guerre et de l'humanité.
V. Le voyage de Paul Kruger (1900)
L'apogée de cette ferveur est la visite en Europe du président du Transvaal, Paul Kruger, venu chercher de l'aide.
- À Marseille, il est accueilli par une foule en délire (plus de 100 000 personnes).
- À Paris, l'accueil est triomphal.
- À Bruxelles, les rues sont noires de monde.
![]() |
| Arrivée à Marseille du président Paul Kruger |
Cependant, ce voyage révèle aussi le grand fossé de cette période : le divorce entre l'opinion publique et le pouvoir politique.
VI. Le décalage entre la Rue et l'État
C'est le point crucial de l'analyse : L'opinion publique criait, mais les gouvernements se taisaient.
En France : Le gouvernement (Waldeck-Rousseau, Delcassé) savait que la France ne pouvait pas se permettre une guerre contre l'Angleterre. Au contraire, la diplomatie française travaillait secrètement à un rapprochement (qui aboutira à l'Entente Cordiale en 1904). Le gouvernement a laissé la rue manifester pour évacuer la frustration de Fachoda, mais a poliment refusé toute aide militaire à Kruger.
En Belgique : Le roi Léopold II et le gouvernement étaient terrifiés à l'idée de fâcher Londres. La Grande-Bretagne était garante de la neutralité belge et un partenaire commercial vital. De plus, Léopold II, déjà fort malmené par la propagande anglaise qui le dépeignait comme une sorte de "monstre" colonialiste, craignait pour ses propres intérêts au Congo si les Anglais décidaient de riposter.
Résumé comparatif
En conclusion, vers 1900, la guerre des Boers a agi comme un miroir pour la France et la Belgique. Pour les Français, c'était l'occasion de contester l'hégémonie britannique ; pour les Belges (surtout Flamands), c'était une affirmation de leur propre identité culturelle. Dans les deux cas, l'émotion populaire fut immense, mais impuissante face à la Realpolitik des gouvernements qui refusaient d'intervenir.
Epilogue
![]() |
| Famille Boer vers 1900 |
(Sources diverses assemblées par la Belgique des Quatre Vents)













































































%20color.png)















































